Scientisme

Cet article est paru dans le journal de la Fondation Frantz WEBER n°80 (avril-juillet 2007, p : 16-18) sous le titre « La vérité scientifique – un nouveau dogme ».

l'apogée du scientisme

 

Paradoxalement, alors que la science-phare qu’est la biologie aujourd’hui, voit ses bases théoriques littéralement exploser, ce qui devrait inciter à la prudence et à la modestie, rarement, voire jamais, le scientisme n’a eu autant d’adeptes dans les milieux politiques et administratifs. La vérité scientifique, qui avait été relativisée par la philosophie, se voit d’un coup promulguée au rang de Vérité tout court, proche d’un absolu dogmatique[1].

Un échange de correspondance entre le GIET[2] et la Commission Européenne a eu lieu à propos de l’instruction de la demande d’autorisation de trois colzas génétiquement modifiés pour la consommation humaine et animale. Quelques extraits de ces échanges illustreront ce qui précède et introduiront ce qui suit[3]. En réponse à nos mises en garde sur les conséquences possibles d’une telle autorisation, Mme B., de la Commission, nous répondait :

« Les décisions proposées par la Commission Européenne sur les OGM sont rédigées sur la base de faits scientifiques. Si un effet indésirable potentiel est mis en évidence, la Commission prend toutes les mesures nécessaires afin de prévenir tout dommage sur l’environnement ou la santé humaine ».

On chercherait en vain l’ombre d’un doute, et la trace de la modestie et de la prudence évoquées ci-dessus.

Bien qu’étant évident, à la lecture de cette réponse, qu’il n’était pas question, pour la Commission, de considérer tout autre avis que le sien, le GIET écrivit néanmoins une nouvelle fois au président de la Commission une lettre dont voici un extrait :

« Les décisions ne sont pas prises sur la base de faits scientifiques, mais sur celle de leur interprétation. S’il existait des faits scientifiques vrais en eux-mêmes, suffisants pour fonder une décision (ou une opinion), il n’y aurait qu’une seule position scientifique (ce qui, d’évidence, n’est pas le cas) et il conviendrait alors de confier la décision politique que votre Commission s’apprête à prendre à un scientifique, n’importe lequel […]. »

Mais il y a encore plus grave dans l’assertion de Mme B. : non seulement elle octroie à la vérité scientifique un statut qu’elle n’a plus depuis longtemps, mais elle en fait la SEULE référence pertinente, rayant, d’un trait de plume méprisant… l’opinion de ceux-là mêmes qui subiront les conséquences directes et indirectes de la décision de votre Commission, à savoir les citoyens européens, constamment et massivement hostiles à des produits artificiels qui ne leur inspirent aucune confiance.

Si la position de votre collaboratrice reflète bien celle de la Commission, alors, nous ne sommes plus en démocratie, mais en technocratie, et il faut l’afficher clairement.

Ainsi, devant la gravité de ce point, nous demandons à la Commission de se prononcer officiellement sur sa décision de ne pas prendre en compte l’opinion publique européenne ».[4]

Il est incroyable que des instances européennes, décident pour les citoyens de ce qu’ils doivent manger, sans considérer un seul instant que leur avis pourrait être d’un intérêt quelconque ! Une telle attitude ne peut s’expliquer que par la croyance en une Vérité d’origine divine (bien qu’ici non révélée) et qui s’impose.

Le caractère quasi théologique que prennent aujourd’hui les technosciences amène à trois remarques :

1 – La religion parle par la voix des prêtres, qui savent. C’est bien un tel statut qui est attribué par les instances dirigeantes aux comités d’experts ;

2 – il faut bien un statut dogmatique aux technosciences, qui n’ont aucune base théorique valide. Comment justifier un simple savoir-faire en dehors de tout contexte philosophique, sinon en l’érigeant en dogme ? Bien sûr, ce statut n’est pas consciemment affecté, mais il s’exprime comme la nécessité logique résultant du choix de ne pas abandonner une voie injustifiable ;

3 – tout dogme étant impérialiste (si la Vérité est absolue, alors, elle est unique et ceux qui ne la soutiennent pas ont tort), on en retrouve les conséquences, tant dans l’attitude des « scientifiques » que dans celle du citoyen lambda. Le scientifique, constatant (avec une surprise mâtinée d’incrédulité) que son savoir est contesté, appelle sa communauté à s’ouvrir à la communication… c’est à dire à sortir de sa tour d’ivoire pour expliquer clairement au bon peuple pourquoi les scientifiques ont raison. Il est en effet bien clair que s’il y a contestation, c’est de toute évidence parce que celui qui conteste n’a pas compris. Ou alors, c’est qu’il n’est pas rationnel.

L’attitude du citoyen, qui, en fait, très profondément, refuse les « progrès » des technosciences parce qu’il sent bien que la prétention scientiste à maîtriser la nature tien plus du délire psychiatrique que de la rationalité, n’ose pas avancer ce seul argument, pourtant hautement recevable. L’impérialisme scientiste est tel qu’il impose à tous son langage. La contestation de la technoscience doit se faire dans les termes mêmes de la technoscience ! C’est ainsi que le citoyen n’ayant aucune connaissance dans les domaines contre lesquels il se défend, se croit obligé d’exprimer son opposition en terme de gènes, de recombinaisons et autres introns, affichant ainsi, en fait, sa soumission au dogme.

Pourtant, affirmer qu’il n’est pas raisonnable de bricoler un génome dont on connaît juste un peu quelque chose (sur un peu moins de 2%, pour une cellule de mammifère) et le plonger dans un milieu naturel tellement complexe qu’on ne dispose d’aucun outil satisfaisant pour en aborder l’étude, constitue une raison très largement suffisante pour, au moins, exiger que ces bricolages ne sortent pas du laboratoire. Confierait-on sa voiture à un mécanicien qui ne connaîtrait que moins de 2% des pièces du moteur ? Pourquoi faudrait-il nécessairement s’exprimer en terme de carburateur et de soupape et prévoir les conséquences pratiques de ses erreurs ? Le monde vivant n’est-il pas d’une toute autre complexité qu’un moteur ?

Le dogme scientiste a tellement infiltré le monde, que de telles évidences ne sont plus exprimables.

Bien sûr, ici, les manipulations génétiques ne sont qu’un exemple d’un phénomène paradigmatique beaucoup plus vaste. C’est, en effet, d’une manière très générale que la justification des actes[5], dans les bien nommées technosciences, est remplacée par le simple savoir-faire : je sais faire, donc, je peux le faire. La seule nuance étant apportée par le recours à des comités d’experts (qui sont les meilleurs représentants du paradigme dominant), qui font semblant d’être capables de prédire les conséquences de ces actes, remplaçant toute justification par… des cérémonies. Le dogme se complète ainsi de danses rituelles conjuratoires.

Le problème étant qu’à l’heure actuelle, ces techniques agressent puissamment le milieu naturel, dont l’Homme en tant qu’espèce dépend pour sa survie, et détruit la beauté pourtant sublime du monde qui nous héberge.

 

Des conséquences tragiques

Les articles de journaux se multiplient, la radio et la télévision ne cessent de l’évoquer : les problèmes écologiques sont tels qu’il n’est plus possible de les ignorer.

La moitié des forêts originelles sont déjà détruites, plus des deux tiers des zones humides du monde ont disparu, un tiers des récifs coralliens est en très grand danger de rejoindre les 10% déjà définitivement détruits, comme 90% des grands poissons prédateurs. Le taux d’extinction des espèces a été multiplié par un facteur variant entre 100 et 1000 selon les estimations, et le changement climatique ne peut qu’aggraver les choses.

Nous sommes en train de vivre la sixième extinction massive des espèces, et cette extinction, qui nous concerne cette fois directement, est bien le résultat de l’usage des technosciences, basé sur l’accomplissement du simple savoir-faire, sans aucune justification globale.

Faut-il vraiment quelque chose de plus que la menace de disparition de notre propre espèce pour remettre en question un paradigme aussi manifestement délétère ?

Il est plus que temps de s’arrêter un peu dans cette course suicidaire effrénée, pour réfléchir, posément, sérieusement et collectivement, au paradigme scientiste et, plus généralement, à la culture occidentale. Réfléchir aussi aux relations entre la science et les citoyens, non comme un contrôle de celle-là par ceux-ci (contrôle qui s’exprimerait dans les mêmes termes, dans le même paradigme), mais bien, à travers l’activité collective, comme les conditions d’émergence d’un tout autre mode d’être au monde. Il s’agit bien, maintenant, de mettre en place les conditions de ce qu’Edgard Morin appelle très justement une métamorphose.

 

Remise en cause d’un paradigme délétère

Un philosophe de génie, François Meyer, dans un livre visionnaire[6], montrait que l’évolution des techniques prenait la forme d’une surexponentielle[7].

Durant un million d’années, la capacité de l’Homme à modifier la nature évolue très lentement et la courbe est presque parallèle à l’abscisse. Vers le XVIIe – XVIIIe siècle, la courbe s’infléchit vers le haut et tend vers l’infini.

Il y aurait énormément à dire sur cette évolution[8], mais déjà un fait majeur apparaît : on ne va pas à l’infini dans un monde fini. Par conséquent, qu’on le veuille ou non, ce qui génère ce processus évolutif là doit changer. La volonté obsessionnelle du toujours plus, toujours dans le même sens (« on n’arrête pas le progrès ») avec les mêmes critères de succès, pouvait se justifier lorsque la courbe était quasiment parallèle à l’abscisse, mais plus lorsqu’elle file à l’infini.

D’autre part, et très brièvement aussi, encore une fois, devant le caractère manifestement destructeur des technosciences, on doit se poser la question de savoir s’il s’agit, comme il est souvent avancé, d’un mauvais usage d’une technique neutre, ou s’il s’agit d’un problème STRUCTUREL, inhérent aux technosciences elles-mêmes, auquel cas toute « solution » technique à un problème engendre NÉCESSAIREMENT de nouvelles nuisances environnementales et ainsi de suite, et l’explosion des techniques entraîne effectivement une mise en danger de l’organisation même de l’écosphère[9]. La question mérite d’être réfléchie ! Ici, seule une piste peut être proposée : on peut estimer que tout système vivant, y compris l’écosphère, est issu du hasard, mais sur un temps extrêmement long. Le hasard intervient aussi dans l’évolution d’un système constitué, mais localement et pas n’importe comment. Par contre, si on introduit massivement de l’aléatoire dans un système organisé, on le désorganise. D’autre part : deux phénomènes indépendants l’un de l’autre sont aléatoires l’un par rapport à l’autre. Or, l’établissement de la vérité des propositions scientifiques et techniques ne tient nullement compte de la capacité qu’a l’écosphère de maintenir sa dynamique et est donc aléatoire par rapport à elle[10]. L’interaction, via la technique, d’une science ainsi construite, avec l’écosphère, entraîne donc NÉCESSAIREMENT l’introduction d’aléatoire dans l’écosphère et, si cette introduction est massive, comme à l’heure actuelle, elle la désorganise.

L’écosphère est constituée des êtres vivants connectés entre eux. Tous ne sont pas connectés avec tous, mais ils forment un réseau d’interactions extrêmement complexe, qui a sa dynamique propre, et auquel nous appartenons. Lorsqu’au cours de l’évolution de ce système, un être ou un phénomène nouveau émerge, il est issu du résultat de l’interaction de ces connections et a donc, de ce fait au moins un haut degré de compatibilité, d’harmonie, a priori avec l’écosphère. L’Homme, lui, agit tout à l’inverse. Partant d’une intention, un but à atteindre, il adapte l’environnement à ce but. Il lui faudrait pouvoir contrôler alors la compatibilité du résultat et des différentes modifications qu’il a engendrées avec l’ensemble de l’écosphère, ce qui est bien entendu impossible. L’intentionnalité, caractéristique majeure des activités humaines,  introduit dans la dynamique du réseau constitué par les êtres vivants une dysharmonie essentielle. La quantité surexponentielle de ces activités intentionnelles confère à l’Homme un statut, par rapport à l’écosphère, similaire à celui d’un cancer pour un individu : issu de lui, il en transgresse les règles pour finir par le détruire.

Les réseaux d’interactions sont des systèmes très solides. Malheureusement, le niveau de perturbation actuel engendré par l’Homme est tellement grand qu’on en voit maintenant les effets. Pour nous, les corrections ne peuvent se faire par encore plus de technique. Le changement climatique ne se corrige pas avec du nucléaire et des agrocarburants, qui ne font qu’apporter des nuisances supplémentaires. Un changement profond de mode de pensée, de façon d’être au monde est nécessaire et urgent.

Dr. Frédéric Jacquemart et Stéphanie Daydé
[1] A la différence, toutefois, d’un dogme réel, la vérité scientifique, même dans cette acception extrême, n’est pas révélée, ce qui fait une différence de nature. Le terme de dogme sera utilisé dans la suite sous cette réserve.

[2] Groupe International d’Etudes Transdisciplinaires : association regroupant essentiellement des chercheurs qui réfléchissent sur la science et la modernité notamment. Ce groupe est très opposé aux OGM.

[3] L’intégralité de cette correspondance est disponible sur le site : http://giet-info.org.

[4] Les sondages montrent d’une façon constante le refus des OGM dans l’alimentation par les citoyens européens.

[5] la motivation est : pourquoi j’ai envie de faire.

la justification est : pourquoi j’ai le droit de faire.

[6] François Meyer (1972) La surchauffe de la croissance, Fayard.

[7] Surexponentielle, car le taux de croissance est lui-même croissant, alors qu’il est constant dans une exponentielle.

[8] voir, là-dessus, le compte-rendu du Colloque de Vendémiaire. http://giet-info.org.

[9] L’écosphère est l’ensemble des écosystèmes de la planète.

[10] Indépendante au moins en grande partie. On ne peut en effet exclure des liens cachés.